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SCENES DE LA N 19

26 avril 2014, par Capucine

SCENE 1 :

Un petit jardin d’enfants. Tout neuf. Aménagé pour les habitants des nouveaux immeubles bordant la nationale 19. Des bâtiments, moins imposants que ceux des années soixante, de béton tout de même. A proximité, on peut apercevoir le clocher d’une église moderne.
Le parc est loin d’être bondé tous les jours. Dans ce quartier, presque toutes les mamans travaillent. Pourtant le mercredi, dans l’après-midi, des jeunes rient, crient et parviennent à étouffer le ronron des moteurs de la nationale 19.
Aujourd’hui la journée est chaude, ensoleillée, les enfants sont nombreux.
Pourtant, pas de cris joyeux ou de disputes, mais un bourdonnement de voix : les enfants sont en grande conversation. Réunis en cercle, les uns contre les autres, ils débattent d’un problème grave ; leur balançoire préférée est occupée par une inconnue.
Elle se balance, avec souplesse, en cadence, le sourire aux lèvres, les yeux mi-clos, comme dans un rêve.
Les enfants sont contrariés. Il fait si beau qu’il est impensable de ne pas faire de balançoire. Faut-il demander l’aide d’une adulte ou parler directement à l’intruse ? Combien de temps va-t-elle occuper la balançoire ?
Le ton monte. Personne n’ose prendre une décision. Les plus petits sont allés jouer au bac à sable. Sur les bancs, les mères de famille, les nounous, bavardent allègrement. Elles n’ont rien vu.
Soudain les conversations cessent ; deux religieuses rouges de colère, en sueur, pénètrent d’un pas énergique dans le jardin, en criant à l’inconnue de la balançoire :

  • Alors Sœur Catherine, vous êtes là ! Nous vous avons cherché partout ! Venez !

SCENE 2 :

A cet endroit de la nationale, pas d’arbres, ni fleurs, juste un peu d’herbe ici et là qui fait office de pelouse. A droite, une station service, une zone industrielle, une bretelle d’autoroute qui frôle une fourrière où s’entassent pêle-mêle des automobiles cassées.
Un peu plus loin, une deuxième zone industrielle, avec des magasins. Sur le trottoir, de jeunes arbres chétifs tentent de survivre hors du béton.
Et puis tout à coup un feu tricolore rompt la routine ; une route à droite, et juste à l’angle, sur la nationale 19, une petite maison.
J’emprunte cette route tous les matins à la même heure et je n’ai jamais remarqué la maison. En fait je l’ai vraiment vue le jour où j’ai tourné la tête quand le feu, rouge, m’a obligée à m’immobiliser.

Pas de grand jardin, plutôt un jardinet, une vilaine clôture grillagée toute distendue, très proche de la construction. Le peu d’espace est encombré par des caisses, des cageots à moitié remplis de je ne sais de quoi. Un vélo en piteux état est appuyé contre un des murs. Les mauvaises herbes, hautes, cachent le reste à mes yeux trop curieux. La maison semble comme posée par hasard sur le sol, oubliée.

Maintenant le matin, je jette un regard, si le feu est orange, je ralentis, pour être certaine de profiter des quelques poignées de secondes, pour observer.
Deux fenêtres au ré de chaussée dont les volets sont toujours fermés, à cette heure-ci. Une porte d’entrée en bois, non vitrée, qui semble ne pas avoir été ouverte depuis bien longtemps.
Pas de premier étage mais tout de suite le toit, avec une lucarne apparemment très poussiéreuse ; puis, sur le faîte du toit où quelques tuiles ont disparu, des pigeons, deux ou trois, le lendemain cinq ou six.
Je guette un signe de vie, quelqu’un peut-il habiter là ? Les jours se succèdent et rien ne bouge. Je tente même de voir au retour, quand je reviens du travail, mais c’est moins facile dans ce sens, j’essaie quand même, les volets sont toujours clos.
Le lendemain, me voici encore arrêtée. A quoi bon surveiller, excepté pour compter les pigeons ? Mes yeux se posent malgré moi sur la maison. Rien. Le feu va bientôt passer au vert. Enfin, la porte de la maison tremble et dans un ultime effort elle s’ouvre. Le temps me manque, un impatient me klaxonne.
J’enclenche la première vitesse, mais je ne démarre pas, je persiste à regarder. Je devine une très vieille femme, vêtue de gris ou de noir, courbée par le poids d’une poubelle qu’elle a entrepris de sortir…

SCENE 3 :

Comme chaque matin ce quartier pavillonnaire, s’éveille tranquillement. C’est un secteur attachant, composé principalement de maisons individuelles aux architectures diversifiées. Certaines datant des années trente, étaient à l’époque les résidences secondaires de parisiens quand le R E R n’existait pas et que la banlieue était encore complètement « campagne ».
La forêt, clôt le cul de sac de cette partie de la commune. Le promeneur qui prend le temps le temps d’y flâner, peut y rencontrer suivant l’heure de la journée, des oiseaux, des biches, des lapins, des renards et même des sangliers ! Dans les jardins, nombreux sont les arbres et quelquefois centenaires. Dans chacune des rues, la tranche d’âge des habitants varie de quelques mois à quatre vingt dix neuf ans. Les gens se disent encore bonjour. L’ambiance de l’école maternelle et primaire est quasi familiale.

Le collège est situé au bord d’une route fréquentée qui mène au centre ville. Le lycée est directement sur la nationale 19.

Mardi 18 mai. Une journée apparemment comme les autres ; 16 heures. Une partie des pavillons est inoccupée : les gens travaillent. Les nombreuses mères de famille ayant la chance d’être disponibles à cette heure là, vont chercher les plus petits à la maternelle. Pas de goûter dans les bois aujourd’hui, le temps est mitigé. Celles qui ont plusieurs enfants se rendent ensuite à l’école primaire pour accueillir leur progéniture à leur sortie, à 16 heures 15.
A 16 heures 20, le collège est encore silencieux. La majorité des élèves quitte les cours à 17 heures. La rue est encore calme, peu d’automobilistes y circulent pour le moment.
16 heures 28 nationale 19, la circulation est déjà plus dense. Le car s’immobilise au grand carrefour ; à sa droite le lycée. D’ici deux minutes les lycéens jailliront des couloirs, se précipiteront sur le trottoir pour rentrer chez eux.
Feu vert, le chauffeur du car tourne à gauche, l’arrêt est de l’autre côté. Pour y accéder à pied du lycée, il faut traverser la nationale.

La jeune fille met rapidement sa veste et prend son sac. Elle est pressée de rentrer chez elle, seize ans cette année, toute la vie devant elle.
Elle court dans les couloirs, dans la cour, parvient enfin au passage clouté. Mince, le bus est déjà de l’autre côté et le feu est vert. Tant pis elle se précipite. Une voix l’interpelle.

  • Dis, quand est-ce qu’on se voit après les cours ? Sans interrompre sa fuite en avant, elle se retourne et lui crie :
  • Un jour peut-être si… Un choc brutal interrompt sa phrase, à jamais. La jeune fille est projetée sur la chaussée et le véhicule qui l’a heurtée n’ayant pas le temps de ralentir, roule sur ce corps déjà brisé. Les camarades restés sur le trottoir poussent un seul et même hurlement…

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